Satisfaite? Voilà enfin la ville de Djanzé! Modeste cité, trois mille habitants, toits d'ardoise et murs de brique, quelques dizaines de caproctines en liberté, trois fontaines, des commerçants qui s'apostrophent à chaque coin de rues et – Lauriana recula pour laisser passer une charrette pleine de fourrage – son petit instinct pour la guider au milieu de ce fatras. Il n'était que trois heures de l'après midi donc d'après ses propres estimations, elle disposait de plusieurs heures devant elle. Goûtant pleinement à sa liberté, la jeune fille résolut de s'aventurer au hasard des rues. La ville n'avait en réalité rien de bien originale: à la périphérie de la Lénoza une région relativement calme reculée dans les terres, elle était l'un des plateau tournant entre Niamurne au nord, Sumadra à l'ouest et une poignée d'autres petites bourgades tranquilles. On y voyait donc défiler de nombreux convois de marchandises et gens de passage ce qui donnait l'impression qu'elle fut en mouvement perpétuel. Les routes de l'est étaient plus calme car du coté du soleil levant la cité était bordée par la barrière rocheuse des Souches reliant directement la Lénosa au reste l'empire. Du point de vu de Lauriana, la seule chose surprenante dans cette banale citée était sans nul doute la vénération que vouaient les habitants à ces espèces de chèvres de plus de 1m de garrot au pelage épais et duveteux. Utiles pour leur lait, leur chaire comme leur pelage, et animal particulièrement adapté à ces régions montagneuses, les caproctines se promenaient librement dans toute la ville réalisant quelques dégâts sur leur passage sans que personne ne s'en offusque... Une lubie étrange.
La rue ombragée qu'elle avait emprunté débouchait sur une place triangulaire où une petite bande c'était regroupée. Au centre du cercle, sous les encouragements fébriles de leurs camarades, deux jeunes garçons s'affrontaient. La scène était courante. Ils étaient tous deux munis de simples bâtons car, d'après ce qu'elle pouvait voir, l'enjeu du combat était la courte épée de bronze qui trônait derrière eux. Lauriana les observa avec intérêt. Il apparaissait que le plus jeune, âgé d'une douzaine d'années, ne manquait pas de ténacité. En effet, alors que le combat faisait rage depuis plusieurs minutes, il enchaînait toujours coup sur coup sans aucun répit et finit par débordé son aîné à qui l'arme échappa. Ses camarades se ruèrent sur le vainqueur avec des cris de joie tandis qu'elle s'éloignait par une rue adjacente. Lauriana adorait ces scènes qui lui rappelaient trop bien sa propre enfance. Toute petite déjà, malgré son statut, elle descendait dans la rue rejoindre les autres gosses du coin. Les années passant, à coup de fronde, de bâtons puis d'épée, elle avait su se faire respecté par tous et, si elle ne s'encombrait pas de diriger toutes les entreprises de sa bande, elle ne n'avait jamais manqué de faire valoir sa propre opinion quand quelque chose ne lui convenait pas. Elle se demandait ce que penseraient les autres en ne la voyant plus. Sûrement qu'ils allaient l'envier d'avoir déserter ces rues dont le quotidien transformaient les murs en prison mais qu'ils n'avaient pu quitter. Comme eux elle avait aimé cette vie confortable mais aujourd'hui elle voyait plus grand.
L'air fraîchissait. La jeune fille s'immobilisa à un croisement indécise. Parmi les quatre auberges qu'elle avait croisé elle en avait retenu deux susceptibles de faire l'affaire: le chaudron dansant et la choppe des souches. Le choix serait décisif pour la suite de son parcours, elle ne devait pas faire erreur. Un tintement de verre brisé suivit d'un grand éclat de rire fusèrent du chaudron dansant. L'atmosphère semblait plus chaleureuse, plus échauffé que dans l'autre auberge et c'est ce qui orienta son choix en sa faveur: c'est là où elle les voyait le mieux se diriger eux aussi. Elle entra et examina rapidement la salle. Le vacarme prenait sa source aux tables du fond où d'apparents habitués s'abreuvaient de bon coeur, apostrophant la patronne et réclamant sa tournée. Lauriana se jucha sur un tabouret près de la porte et entreprit de détailler les autres clients. S'entretenant plus calmement par groupes de trois ou quatre, la plupart, capes et bourses au coté, semblaient être de simples itinérants. Ils paraissaient détendus, leurs glaives reposant pour la plupart négligemment au pied de leur chaise. Elle identifia tout de même parmi eux un sparkeur munit d'un katanas qui devait probablement se charger de la protection des deux commerçants avec qui il conversait. Un parfum nocturne s'engouffra dans la pièce au moment où deux bras s'enroulèrent autour de sa taille l'arrachant à son siège dans un cri.
« - Mais regardez moi qui voilà! Hey, Sheldon! Regarde donc ce que je t'ai attrapé! Désolé mec, mais tu me doit vingt roupilles, si je ne m'abuse!
- Je crois que tu fais erreur, riposta l'interpelé en s'installant près d'une fenêtre, sourire en coin.
- Comment ça? Bien sûre que si ça fait vingt! C'est pas son sosie que je sache! Du moins je ne crois pas... dis-moi mignone, es-tu bien toi même?
- Hein?? Jeyser mais qu'est-ce que tu... ça te dit tu me poses?
- Tiens, tu vois elle se rappelle de nous!
- Encore heureux, s'exclama la jeune fille, on s'est rencontré hier!
- Et elle a toujours aussi charmant caractère! S'égailla Jeyser qui posa délicatement son fardeau sur la banquette où il se laissa tomber. Il enchaîna:
- J'étais persuadé que tu viendrais. Vu ton enthousiasme pour l'entreprise je me suis dit que soit tu crèverait d'envie chez toi, soit tu serais sur les routes avec nous dès aujourd'hui. J'ai donc gagné mon pari puisque te voici ici.
- Lauriana n'était pas avec nous sur les routes aujourd'hui...
Le visage de Jeyser se décomposa. Sa bouche s'ouvrit et se referma dans le vide, temporairement à court de mots. Il se tourna alors vers sa voisine et la chopant par le cou entreprit de lui frictionner le haut du crâne.
- Non mais dites moi que c'est pas vrai, ça! Mais pourquoi tu ne nous a pas attendu, hein? Tu sais ce que ça signifie?!
- Jeyser, arrête de te comporter comme un ivrogne. Ce n'est pas sa faute, si tu lances des paris débiles...
Sheldon soupira. Parfois il avait la nette impression de s'adresser à un jeune chiot plutôt qu'à un être humain du genre homo sapiens doué de raison. Il aurait aussi bien pu faire la conversation à un pied de table, il aurait obtenu le même effet. Ce fut l'arrivée du plat fumant déposé par la serveuse qui marqua la fin de leur lutte. Alors que Jeyser, boudeur, avait entrepris de se venger sur une cote de caproctine Lauriana s'adressa à son compagnon.